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Humeurs bigarrées
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De l'extra-disciplinarité pour l'économique

17 Octobre 2015 , Rédigé par humeursbigarrees

Dans ses derniers travaux de recherche, Esther Duflo, économiste française et grande spécialiste des questions de la pauvreté, adopte, avec son équipe du M.I.T., une démarche puissante et transversale pour évaluer l'efficacité des politiques publiques. Il s'agit de l'expérimentation aléatoire. La chercheuse l'explicite en ces termes : "La démarche expérimentale est l’équivalent pour les sciences sociales de l’essai clinique en médecine : on choisit un groupe d’individus pris au hasard et on leur administre un médicament ; on confronte ensuite les résultats obtenus avec ceux d’un groupe de contrôle, qui n’a pas absorbé de médicament. Cette méthode a été pour la première fois transposée en économie dans les années 1960 dans le domaine de la formation professionnelle puis de l’éducation. Apparues il y a une décennie en économie du développement, les expériences avec sélection aléatoire connaissent un véritable boom depuis cinq ans."

Cette méthodologie l'a, par exemple, amenée à formuler une nouvelle grille de lecture pour la plupart des questions relatives à la pauvreté et spécifiquement aux comportements des pauvres : un individu qui devient plus riche n'affectera pas forcément ce surplus de richesse à la nourriture, préférant, de ce fait, les biens qui ne lui étaient pas accessibles. En Inde, par exemple, il y a de moins en moins de pauvres et pourtant, de plus en plus de personnes qui ne mangent pas assez... Des questions comme "Faut-il recourir à la gratuité dans l'économie pour réduire la pauvreté ?", "L'éducation pour tous, mais avec quel(s) contenu(s) ?", "Pour quelles raisons le lit du pauvre est plus fécond, et quel rôle par les contraceptifs sur le contrôle de la fécondité ?", ... sont exposées avec une démarche expérimentale - empruntée à la médecine - rigoureuse qui, à coup sûr, aidera notre (re)définition du complexe concept de pauvreté.

Venons-en au fait. Par l'hyper-spécialisation d'une discipline donnée, la frontière disciplinaire et son champ syntagmatique vont de plus en plus l'isoler par rapport aux autres et par rapport aux problèmes qui chevauchent les disciplines. Pour reprendre Edgar Morin : "L'esprit hyperdisciplinaire devient (alors) un esprit de propriétaire qui interdit toute incursion étrangère dans sa parcelle de savoir." Pourtant, l'ouverture est nécessaire. L'oeil extra-disciplinaire apporte, dans ses élans d'intuitions et de transversalité, des perspectives jusque-là ignorées. Jacques Labeyrie le dit, en d'autres termes : "Quand on ne trouve pas de solution dans une discipline, la solution vient d'en dehors de la discipline."

Ainsi, ayant fini des lectures de disciplines diverses, il m'est venu l'idée de rapprocher des phénomènes évoqués séparément. Il s'agit, ainsi, de revoir la relation extra entre l'âge, la taille des firmes et la capacité innovatrice en économie industrielle et le module évolutif r/K, en éco-paléoanthropologie.

Dans son discours inaugural, Les énigmes de la croissance, du 1er Octobre 2015 au Collège de France, Philippe Aghion pointe un fait assez connu théoriquement en économie mais dont les données empiriques n'étaient pas suffisamment abondantes pour faire le constat définitif : les firmes évoluant dans un cadre structurel beaucoup plus complexe, mais favorisant la destruction créatrice - et par là-même la mobilité sociale - sont les plus aptes à prendre de la taille, avec l'âge. Le principe est celui-ci : plus des nouvelles firmes innovatrices entrent dans le marché, plus la concurrence est accrue entre les nouvelles et celles qui sont proches de la frontière technologique, ce qui favorise, pour ces dernières, le croissance à long terme. Aghion montre que c'est l'innovation qui est porteur de croissance à long terme (Schumpeter) pour les firmes proches de la frontière technologique : pour les autres, l'effet est inverse, car leur technologie étant rendue obsolète.

Par contre, les firmes localisées au niveau d'environnements peu ou mal structurés peuvent opérer une bonne croissance au début de leur cycle mais s'arrêtent aussi de s'étendre avec le temps. L'explication est assez triviale : se trouvant dans ce cadre où l'innovation n'est pas encouragée, ces firmes n'en engagent pas, et voient par là donc leur croissance s'estomper ; car, rappelons-le, à long terme, la croissance résulte de l'innovation. Ici, les entreprises loin de la frontière technologique survivent. D'où la faible croissance du niveau agrégé de l'innovation. Tel un cercle vicieux...

Le graphe ci-dessous racontent ces histoires pour les trois pays suivants : les Etats-Unis, le Mexique et l'Inde. L'on voit assez clairement une quasi-constance de la croissance des firmes en Inde et au Mexique, quelque temps après leur développement. Pour l'Inde, l'explication peut venir non seulement de la composition interne de ces firmes (népotisme, par exemple) mais aussi de la structure, externe à elles, de l'économie indienne (infrastructures défectueuses, imperfection du marché du crédit, etc.). Quant au Mexique, les barrières à l'entrée, pouvant décourager l'innovation, fournissent des indications sur la faible croissance des firmes (le cas du monopole des Télécoms par Carlos Slim). Pour les Etats-Unis, c'est une autre histoire ; la bonne structure des marchés favorise la mobilité sociale par l'unique fait de l'entrée sans cesse d'entreprises innovatrices, celles loin de la frontière technologique disparaissant, ce qui augmente l'innovation agrégée. La survie, dans le temps, des firmes s'assurent... Pour illustrer cet état de fait, l'on peut citer le film Social Network où, dans son bureau de l'Université de Harvard, le Recteur (implicitement Larry Summers) déclare : "Everyone at Harvard's inventing something. Harvard undergraduates believe that inventing a job is better than finding a job."

De l'extra-disciplinarité pour l'économique

Cette histoire de croissance des firmes et leur capacité à innover pour grandir, dans le temps, dénote une certaine similitude avec le module évolutif r/K. Il s'agit de deux stratégies de reproduction, bien connues en écologie et en paléoanthropologie :

- La stratégie r chez les rongeurs : la reproduction à grande masse pour une durée donnée, compte tenu d'un facteur bloquant dans le temps. C'est l'exemple des lemmings, petits rongeurs vivant près du cercle arctique, où il n'existe que deux saisons : le jour été (6 mois) et la nuit hiver (6 mois). Quand arrive le jour été, il y a une biomasse énorme de végétation ; dans ce cas, leur attitude, c'est de se reproduire en masse. Mais quand vient la nuit hiver, ils arrêtent de croître et/ou disparaissent. Cette stratégie s'opère dans les environnements peu prévisibles ou encore instables.

- La stratégie K : c'est une stratégie hautement qualitative. C'est l'exemple de l'homme qui évolue dans des environnements complexes mais peu imprévisibles. La reproduction se passe ainsi : un seul petit pour une période plus ou moins longue de gestation, avec un énorme investissement en termes de soin, d'éducation, etc. Cette stratégie favorise la longue durée de vie et des capacités adaptatives élevées.

Quand l'on se positionne sur la stratégie r, l'on voit nettement le cas des firmes où la croissance est interrompue à partir d'une certaine période par un phénomène précité (structures interne et/ou externe peu favorables à l'innovation), alors que lorsque l'on fait une analogie avec la stratégie K, les firmes ne se lance dans une expansion que lorsqu'il s'agit d'innover pour survivre (adaptation, longévité) puis pour croître (croissance).

Il serait intéressant, par ailleurs, de développer une autre similitude entre ces relations : autohiérarchisation-survie (paléoanthropologie) et concurrence-innovation (par exemple, à partir du moment qu'une firme se considère supérieure à une autre, elle arrête d'innover, et peut décliner ; Darwin disait : "Jamais inférieur ni supérieur".). Mais cela est un autre sujet...

Cette transversalité des deux explications extra-disciplinaires confirme les mots de Samuelson à l'égard de l'ambivalence de l'économiste : un bon économiste n'est pas qu'uniquement économiste. En d'autres termes, verra bien celui qui cherche à voir avec toutes les perspectives possibles.

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Espiiem : Simplicité et action

10 Octobre 2015 , Rédigé par humeursbigarrees

L'image du lecteur qui entre dans une librairie comme dans un marché ; ce lieu l'attire par les histoires qu'il conte (compte?), les vies qu'il expose. Ses pas le dirigent vers ces oeuvres dont la couverture affiche la mine agréable, séduit le toucher et lui conforte dans le bon choix de moments d'évasion. Il en achète...
Défilons un peu. Encore un peu. C'est bon... Prenons l'autre. Celui qui pénètre cet endroit comme dans une cathédrale ; ce lieu évoque pour lui la sacralité, la rédemption et la méditation. La sobriété est, pour lui, en outre, la plus belle manifestation du génie. Parenthèse, l'on dit que les apparences sont trompeuses, j'entends, mais si le trompé ne se limite qu'au paraître, ne serait-ce pas parce que ce qui ne saute pas aux yeux, s'est toujours peu soucié des myopes incurables ? Fermons-la. Ses pas le guident vers là où va son intuition. Une oeuvre enterrée dans les tonnes de décombres des gribouillis à une pièce tombe dans ses mains. Il le choisit.

Cela raconte, dans une certaine mesure, ma découverte de cet artiste - pas que rappeur -. Espiiem. Le Noble, autrement nommé. Sa musique m'a conquis dès la première écoute : d'abord sa voix, ensuite son récit, puis son style, enfin la convergence de ce tout, cuisinent l'une des plus prometteuses contrées musicales, sinon l'une des plus géniales.

Sa voix : "Je n'ai pas besoin de crier pour me faire entendre." dans Thé Bourbon

Préfériez-vous celle planante, ou celle qui tranche ? Celle qui hypnotise ou celle qui réveille ? Ou fantasmez-vous avec celle forte et dense, ou celle creuse et faite de tendresse ? Qu'importe. La voix d'Espiiem est tout cela, à la fois. Au gré de sa musique, il l'alterne, le polit tel un tailleur pour vêtir nos exigeantes esgourdes. L'un de ses génies se love là : sa voix, ce caméléon tonique. Il faut l'entendre la poser tendre et traîneuse sur Devant Dieu, ou sur On Est Deux ; énergiquement sur Haute Voltige ou sur Kilimandjaro ; nostalgiquement sur Nuits Noires et Blanches ou sur Tout de Noir Vêtu ; etc. Il faut d'abord, chez le Noble, préférer ce qui sonne de sa bouche...

Son récit : "Moi, je suis l'homme que l'on nomme Noble Espiiem." dans Supernova

Le Rap est d'abord vie ; la poésie récitée. Si la forme du message occupe une bonne place, le contenu doit percuter. L'écriture d'Espiiem traverse les chemins battus de ce genre musical ; la rue, le crime, la marginalisation, les injustices etc. ne sont pas trop tachés noir sur blanc avec lui ; car tout d'abord, ses récits sont personnels. En parlant de lui, il fait de sa plume une mitraillette : en rafales, il touche toutes les contrées qui peuvent importer. En parlant de lui, il parle de toi, moi, lui ou eux... N'est-ce pas là le charme du Rap-Je(u) ? D'où l'expérience musicale intéressante qu'est, entre autres, L'Eté A Paris, en ce qu'il aborde, sur des prods. originales du génial Loubensky et en général du collectif The Hop, les tréfonds de son "umwelt". Il nous tient par les oreilles pour nous guider vers ses rêves et sa weltanschauung, ses envies et souffrances, et au-delà de tout, son optimisme autour de sa réussite musicale. Il s'ouvre. Et ne se referme pas. Car il veut demeurer, à jamais. Comme ses punchlines en effusion... Il faut aussi, chez lui, préférer ce quI sort de sa bouche.

Son style

Toute son activité musicale est axée sur la volonté de faire simple. L'humilité qui le tient à coeur pourrait faire croire que la simplicité est chose aisée : il n'en est rien. Derrière cette simplicité, se barricadent un travail monstrueux, une batterie d'exercices d'écriture et des explorations diverses : Espiiem maîtrise le multi-syllabique à merveille, convoque les vers composés et excelle dans la construction de corpus complexes : il lui arrive, par exemple, de lâcher un 12 mesures et placer un gim­mick après un pont musical. Son flow, également... Non, pluralisons cela. Ses flows se mélangent et se confondent, tels plusieurs rappeurs dans différentes voix, mais se rejoignent. Il serait difficile, voire impossible, de parler du flow du Noble, car ses influences en ce domaine l'ont tellement assommé de défis qu'il est capable d'être convoqué dans n'importe quel featuring. Le style d'Espiiem est diversité. Diversité dans ses influences et recherches musicales. Mais aussi unicité. Unicité dans son identité qu'il s'efforce de se forger. Il faut, d'Espiiem, aimer aussi ce qui s'esquisse de sa musique.

Espiiem semble trouver sa voie. Le chemin qu'il se trace donne ses formes et indique la destination ; sa voix, son récit et son style convergent vers la pragmatique philosophie bergsonienne : le retour à la simplicité et à l'action. Simplicité du tout - même si difficile est la cuisine - parce que le génie se développe là. Action, en tant que création : l'artiste qui singe Dieu en tant que créateur, donne forme et vie à sa musique, dans les étroitesses du studio d'abord et devant l'ampleur du public, ensuite. Chez Espiiem, ainsi, il faut tout aimer.

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Dollar Auction Game, Point de Non-Retour et Point de Godwin

26 Septembre 2015 , Rédigé par humeursbigarrees

Jeu inventé dans les années 50 par le théoricien des jeux Martin Shubik, ses règles se posent comme ce qui suit : un dollar est mis aux enchères. Les enchères montent, cent par cent. Par exemple, un joueur propose 10 cents pour le dollar. Pour gagner, un autre propose 11 cents. Ainsi va continuer le jeu... Enchère sur enchère, le prix monte. Mais il y a un piège : comme dans une enchère normale, le plus fort miseur gagnera le dollar. Mais le deuxième à avoir plus enrichi va devoir aussi payer son enchère, sans emporter le dollar.

Lorsqu'un joueur propose 99 cents pour le dollar, il peut gagner ; mais celui qui a misé 98 cents a intérêt à proposer un dollar pour acheter le dollar. Certes, il ne fera aucun gain, mais c'est mieux que de perdre 98 cents. Et le jeu ne s'arrête pas là : désormais, celui qui a enchéri pour 99 cent a le choix entre s'arrêter et perdre ses 99 cents ou proposer d'acheter le dollar pour 1,01 dollar, ce qui ne lui fera perdre qu'un cent au lieu de 99. Et le jeu suit son cour ; l'autre a le choix entre perdre un dollar ou deux cents en proposant 1.02 dollar…

L'inventeur de ce jeu, Shubik, y jouait beaucoup avec ses collègues. Dans son article du Journal of conflict resolution de 1971, décrivant le jeu, il explique "qu'un public nombreux est meilleur dans ce cas, de préférence lors d'une soirée dans laquelle les esprits sont échauffés et la propension à calculer ne commence qu'après une ou deux enchères. Une fois qu'on a obtenu deux enchères, l'escalade commence. L'expérience montre qu'il n'est pas rare de vendre un billet d'un dollar pour une somme de trois, voire cinq dollars. (...) une fois que la partie a commencé, la fin sera un désastre pour les deux joueurs. Lorsque le jeu est joué en public, c'est en général ce qui se passe".

On raconte que lors de certaines parties de dollar aux enchères, le dollar a été vendu 200 dollars. Les collègues de Shubik se souviennent de soirées à l'issue desquelles des couples se sont tellement disputés qu'ils ont dû repartir dans des voitures séparées, après une partie de dollar aux enchères.

L'économiste John Kay rappelait déjà: "Le jeu du dollar aux enchères se termine en général par la victoire à la Pyrrhus de l'un des deux protagonistes, qui emporte le dollar en payant une somme disproportionnée. Le gagnant est celui qui a décidé de rester dans le jeu le plus longtemps, le perdant celui qui a décidé le plus vite d'arrêter les frais. Celui qui gagne est rarement le plus rationnel des deux".

Comment s'en sortir ? La première solution consiste à voir ce qui va arriver et ne pas jouer. Mais dans ce cas, une possibilité de gagner un dollar sera perdue. Il pourrait être aussi possible que les joueurs communiquent, et s'entendent pour partager les gains du jeu en arrêtant rapidement d'enchérir. Mais comment faire pour que cet accord soit respecté ? Selon Shubik, la théorie des jeux n'apporte pas vraiment de solution à ce problème. A part ne jamais se trouver dans ce genre de situation, ce qui n'est pas toujours le cas.

 

Ce jeu fait intervenir deux concepts presque similaires : le point de non-retour et le point de Godwin.

D’abord, le point de non-retour fait référence à cette situation où aucune résilience et aucun retour vers les conditions initiales ne sont possibles (impossibilité de résilience et irréversibilité d’un processus). Quelques exemples pourront nous être utiles :

  • Pour être cohérent avec lui-même, le gréviste de faim ne s'arrêtera pas tant qu'il n'est pas encore satisfait.
  • Une femme qui s'était toujours vantée auprès des autres de l'intégrité de son homme le quittera difficilement quand il lui sera infidèle.
  • Deux interlocuteurs, ayant déjà exprimé leur position dans un débat, feront rarement demi-tour quand il s’agira d’avouer qu’ils se sont peut-être égarés.

Ce dernier point introduit notre deuxième concept : le point Godwin. Celui-ci traduit un point au-delà duquel une discussion entre des interlocuteurs se plombe, en d’autres termes, le dialogue devient un lieu de sourds – ou d’aveugles discutant de couleurs, s’il vous plaît. L’exemple le plus patent nous vient des réseaux sociaux et/ou des débats politiques. Pour garder sa crédibilité, tous les moyens sont bons pour ne pas être « dominés » (Aristote) dans la discussion. Il est maintenant un signe d’hygiène de vie chez qui évite de débattre…

 

Comme pour le jeu du dollar aux enchères, si un jour vous persistez dans une voie que votre raison rejette, votre ego soutienne, c’est que vous avez atteint ces points-là, et le meilleur moyen de vous en sortir ne serait pas de persister mais de vous arrêter, ou d’opter pour l’optimum dès le début : ne pas vous impliquer. Mais vous savez : l’homme et son ego…

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De l'écriture perfectionniste: Rature.

18 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Cet article est reposté depuis Choses revues..

Je ne crois pas, dans le champ de l’écriture, au perfectionnisme qui ne rature pas. Pour être tout à fait sincère, je ne crois pas même à l’écriture, exigeante ou dilettante, que n’accompagnerait de rature. L’écriture -et a fortiriori l’écriture perfectionniste- tient dans le temps et l’espace de la rature ; « la Littérature, c’est la rature. »

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Mais qu’est-ce, en son essence, qu’une rature ? Définition minimale : c’est le temps et l’espace où l’écriture postule et assume de naître de ce paradoxe, qu’elle s’y défait et s’y construit, s’y abolit et y renaît, s’efface et pourtant s’inscrit. La rature, c’est l’ontogenèse –puisque le texte est un corpus- de l’écriture, son principe inchoatif : la trace qui rend lisible tout le processus de l’écriture en train de devenir. Mais cette trace est, pour ainsi dire, négative : elle est ce qui, au premier abord, refuse, cache, nie le premier, l’instantané élan de l’écriture. Pour tout dire, la rature est une éthique de la forme : le devoir moral de refuser l’informe –ou plutôt, l’in-formulé- au profit du re-formulé. La rature, c’est l’instrument de la révolution –au sens astronomique- de l’écriture par et contre elle-même.

Mais encore : qu’est-ce, en son essence, qu’une rature pour un écrivain perfectionniste ? Bien plus qu’un geste : une nécessité ; pire encore : une condition. La rature est pour lui le souffle de son écriture : en étouffant le corps du texte –c’est-à-dire, en le rendant touffu-, il en constitue en même temps, et nécessairement, la salutaire respiration –stylistique.

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La rature, condition, donc, de l’écrivain perfectionniste. Lieu, par conséquent, de labeur et de souffrance. Mais pourquoi ? Parce qu’elle symbolise l’hésitation dans ce qu’elle a de plus terrible : la suspension de l’écriture. Poésie : « hésitation prolongée entre le son et le sens ». Rature : je dis hésitation prolongée entre le Beau et le Juste.

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Suspension de l’écriture. La rature serait-elle l’Epochê –quoique provisoire (mais comme toute Epochê ?) - du perfectionniste ? Ce dernier serait alors un stoïcien. Raturer, c’est encore, peut-être, hésiter et souffrir avant d’écrire le mot juste en lieu et place de celui que recouvre désormais la rature, et faire de cette suspension momentanée la condition même de l’écriture, son moment le plus intense et le plus hautement dramatique. Raturer : accepter la condition de la suspension ; mieux ou pire : l’aimer parce que c’est le principe de l’écriture. Amor Fati.

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Dramaturgie de la rature : écrire, relire, soupirer, désespérer, raturer, hésiter, s’emporter, vouloir mourir, ne le pouvoir, réécouter la phrase, souffrir de la voir mutilée, écrire, relire, soupirer –etc. Et cela jusqu’au dénouement.

Est-ce comique ou tragique ?

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La rature, pour l’écrivain perfectionniste, c’est encore le signe le plus absolu de son travail de et par l’écriture, le signe ultime de « l’artisanat du style ».

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Lis tes ratures. Je veux bien obéir à ce précepte conatif, à cet impératif catégorique, car il y a évidemment un infra-texte des mots raturés, mais comment, techniquement, lire ce qui, par définition, est caché ? Cela dépend peut-être de la forme et de la densité de la rature. D’où l’importance de la génétique textuelle.

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En dernière instance, il faut peut-être croire que, pour un écrivain perfectionniste, l’écriture ne peut être qu’un palimpseste permanent. Ecrire, effacer, réécrire par-dessus l’effacé le résultat de l’hésitation… Le stade « fini » de son texte arbore –fièrement ou honteusement, je ne le sais- les stigmates –cicatrisés à divers degrés- de ses états ultérieurs…

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La rature : terme de la charité de l’écriture, qui, au nom du style, accepte le repentir de l’écrivain, l’absout et lui offre une autre chance.

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Et, au fait, comment raturez-vous ? Cette question est peut-être, au moins, aussi fondamentale que « comment écrivez-vous ? ». La rature, selon sa forme et sa densité, altère différemment le corps du texte et l’harmonie de la page – et, par conséquent, le regard que l’on porte sur eux. Au fond, la forme de la rature, sa fréquence, son intensité, en disent beaucoup sur la manière dont travaille l’auteur, et même, peuvent révéler son humeur, son tempérament. Manuscrits de Balzac, par exemple : l’on sent l’énergie formidable, les foucades et saccades subites du génie laborieux (sans doute le seul chez qui cette expression ne soit pas oxymorique) ; il y a de tout : des traits apposés avec vigueur, des croix, de franches et noires biffures, des renvois de flèches, des marges investies de réécritures infinies, des lignes brisées, des taches, parfois, de café ; c’est dense, irrépressible, puissant, génial, touffu, désordonné. C’est Balzac.

*

Et vous, comment raturez-vous ? Barrez-vous ? Gommez-vous ? Biffez-vous ? Mettez-vous entre parenthèses ? Laissez-vous, empli de dégoût, le mot inachevé et livré à son sort funeste ? Mettez-vous du Tipex ? Hachurez-vous ? Crucifiez-vous ? Encerclez-vous ? Noircissez-vous ? Et comment ? Vous êtes-vous jamais demandé ce que la forme de votre rature disait de votre humeur, et de votre manière d’écrire ? Evidemment, il faudrait encore que vous écrivissiez à la main : avec shift, tout cela n’a plus ni corps ni forme…

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Sur le krash de 1987...

22 Octobre 2013 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #De l'économie

Alan Greenberg, CEO Bear, Stearns & Co, en réponse à des questions sur le krach boursier de 1987, deux jours plus tard :

"Stocks fluctuate, next question."

L'économiste Robert Shiller, co-lauréat prix Nobel 2013 :

"Investors had expectations before the 1987 crash that something like a 1929 crash was a possibility, and comparisons with 1929 were an integral part of the phenomenon. It would be wrong to think that the crash could be understood without reference to the expectations engendered by this historical comparison. In a sense many people were playing out an event again that they knew well."

 

D'autres citations, concernant le krash de 1987, peuvent être lus dans ce site. Ce qui fera saliver les férus de bêtisiers de l'économie.


Bon appétit.

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La brillante idée d'Albert O. Hirschman

23 Décembre 2012 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #De l'économie

Il a choisi la porte de sortie de ce monde. L'exit. Il nous a quittés le 11 Décembre de cette année. Et pourtant, cela s'est passé inaperçu. Transparent. Invisible. Et silencieux. C'est à croire que le monde s'émeut plus de la disparition des grands cons qu'il compte que des sages qui s'efforcent chaque instant de le rendre meilleur. Triste mais vrai.
Venons-en à son idée. Elle se résume à la question qui suit : "Comment penser, de manière simple, efficace et concise, les réactions des individus face au mécontentement ?" Client insatisfait de la qualité d'un produit, employé mécontent de son employeur, politique en désaccord avec les décisions de son parti ou femme insatisfaite de la teneur de son couple,... : comment réagissent-ils ?
Hirschman propose un modèle puissant pour élucider les réactions individuelles qu'il nomme : exit-voice. Avec ce modèle, il met en exergue trois réactions face à un mécontentement :

  • l’exit (défection, fuite, exil) : le consommateur insatisfait de la qualité d’un produit achète celui d'un autre producteur, l'employé mécontent de sa hiérarchie rend le tablier, la femme divorce, etc.
  • le voice (ou prise de parole, protestation, contestation, manifestation) : le client se plaint auprès du vendeur, l'employeur auprès de son supérieur, la femme engueule son mari, etc.
  • le loyalty (loyauté, fidélité) : le client ne fait pas défection, ne prend pas la parole, car il a confiance dans la capacité de l’entreprise à revoir rapidement la qualité de son produit ; le salarié, de même, sait que son employeur va pallier le problème qu'il rencontre ; la femme ne divorce pas, n’engueule pas son mari, elle a confiance en lui pour ce qui concerne de rectifier ses erreurs, etc.

Cet excellent modèle a permis à beaucoup de sociologues de parfaire leurs analyses concernant certains événements qui, a priori, sont paradoxaux. L'exemple le plus patent est politique : la massive virée de la gauche vers la droite d'un certain nombre de l'électorat français, les vives protestations dans les pays sous-développés concernant les conditions de travail et l'admirable "discipline" du travailleur japonais.
Ce modèle a permis aussi d'affiner les explications de ce fort taux de divorces, de nos jours. D'abord, il est clair que l’évolution du cadre législatif, l’évolution des mentalités, l’accès des femmes au marché du travail et donc leur plus grande autonomie financière, leur ont permis d’opter plus souvent qu'avant pour une réponse de type exit plutôt que de rester résignées, d’où la montée tendancielle du nombre de divorce.
S’agissant des salariés dans l’entreprise, plusieurs propositions peuvent être formulées : les salariés les moins qualifiés, donc les plus exposés au chômage, ne peuvent que difficilement opter pour l’exit, contrairement aux salariés les plus qualifiés. Ils seront donc plus enclins à des réponses de type voice, mais encore faut-il qu'ils puissent s’appuyer sur des organisations représentatives (syndicats). Dans le secteur industriel, de telles organisations existent, les protestations se développent rapidement en cas de mécontentement. Dans les services, c’est beaucoup moins le cas, les syndicats sont peu présents, les salariés ne peuvent très souvent que se résigner (exemple de la grande distribution).

 

Mais ce que Hirschman a omis n'est qu'une défection dans la perception de l'homme. Il est très réducteur et très simpliste de vouloir catégoriser, de manière systématique, les réactions individuelles face au mécontentement. En d'autres termes, il peut, dans la majorité, qu'une réaction soit la suite ou la conséquence d'une autre. Il est clair qu'il est plus plausible pour un consommateur d'attendre de voir si le producteur perfectionnera le produit pour décider de choisir le voice (protestation). Insatisfait encore, il sera presque évident que c'est l'exit qui s'en suivra.
S'agissant de l'épouse, l'idée est plus claire : quand Mme Y a épousé M. X, elle en était très éprise. Les défauts de son mari lui sont apparus peu à peu dans la vie quotidienne. Elle était déçue, mais gardait sa confiance en l’homme qu’elle aimait et prenait patience. Elle était loyale. En l’absence d’une amélioration sensible, Mme Y est passée des doux reproches aux scènes de ménage régulières, donc à la protestation. Faute de résultats tangibles, après quelques années, elle a envisagé de se séparer de cet homme décidément insupportable. Elle choisit de faire défection.

L'idée de Hirschman semble presque parfaite. Le fond y est. Mais la forme dénote quelques imperfections. Avoir oublié que les réactions peuvent passer de loyalty vers le voice pour finir par l'exit a été l'erreur de mise en forme du modèle. Et il n'est toujours pas dit que ce ne peut être complété ; d'aucuns introduisent une quatrième et une cinquième réactions que je développerai bientôt : le sabotage et l'apathie.

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De l'autorité divine ou de la liberté satanique

22 Décembre 2012 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #Réflexions spontanées

On a souvent tendance à appréhender de la plus mauvaise des façons les questions qui nous taraudent. La croyance que la weltanschauung n'est claire et juste que si on le prend sous une perspective "manichéiste" apparaît à chaque bout de champ. Il s'agit alors de diviser le monde. Prendre un mot puis l'opposer à son antonyme. Bien ou Mal. Con ou sage. Blanc ou noir. Heureux ou malheureux. Parbleu ! Ce n'est pas parce que je ne suis pas heureux qu'en conclusion je suis malheureux. Ce sont des raccourcis de l'esprit qui peuvent nous coûter la vie. Et si l'on essayait d'être attentif aux détails ? Car il me semble que les choses sont si fines d'analyse qu'une combinaison de mots uniquement ne peut sonder...

L'homme moderne donc s'est incessamment efforcé de faire avancer le Schmilblick sur une question qui, même dans sa composition syntagmatique, pose problème : "Peut-on être libre en se soumettant, donc en croyant, à une divinité ?" Il y a un arrière-goût, une chose qui cloche, un bout de cette question qui me reste sous la dent. Et c'est sûrement cette idée, celle qui leurre presque toute l'humanité, celle-là qui a fait saliver des tonnes de penseurs, des siècles durant, celle qui est au centre de la pensée humaine, dont Paul Valéry disait être "l'un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens". Je parle bien évidemment d'elle : la liberté. Il me serait insupportable de faire un exposé sur ce qu'elle peut être. Que ce serait ennuyeux ! On serait tenté de n'être plus libre que de la définir, de lui trouver un sens. Toutefois, il n'est pas toujours impossible d'en parler sous cet angle. La croyance. La religion. La spiritualité. Toutes ces artilleries pour flinguer l'énigme qui se cache derrière le concept. 

Je parcourais il y a quelques jours un réseau social où deux quidams discutaient à peu près sur la question. Les idées tombaient. Les deux soldats ripostaient chacun à son tour quand l'autre achevait de le frapper à coups d'arguments. Il y eut des cris. Des os cassés. De la salive partout. Et du sang qui giclait sur le mur de ce réseau social. Je vous expose le combat d'idées.

L'un affirmait substantiellement qu'il préférerait ne pas croire en Dieu que de n'être pas libre, au bout du compte. Son explication est simple et obsolète : les dogmes. On ne peut vivre libre en se soumettant à une divinité avec des dogmes ; s'y soumettre est une forme de consentement esclavagiste. Vivre libre donc équivaudrait à se départir de toute forme de soumission à des dogmes. Car, selon lui, cela restreignait notre marge de manoeuvre, notre possibilité de faire ce que l'on veut, ce que l'on désire. L'homme qui a sa raison et son libre-arbitre ne devrait pas donc être contraint de se limiter à vivre avec des dogmes imposés par un supposé Être supérieur. 
La réponse de l'autre ne se fait pas attendre : "Il n'y a d'autorité sans dogmes". Le coup envoyé était sobre, concis et pourtant très puissant. Il s'explique :
"Quelle liberté espérer si l'on n'est pas libre avec soi-même ? Quelle liberté espérer si l'on est prisonnier, jusqu'aux moelles de l'os, de nos désirs ? Cela n'est pas possible. Cette liberté, tu ne l'auras pas. Espérer seulement, sans pour autant l'avoir. Car Satan vous fera croire que la seule façon d'être libre, c'est d'accepter de vivre dans sa demeure. La demeure du désir. La demeure de la satisfaction des pulsions. Résultat ? On finit par être dépressif, incohérent avec soi-même, chercher désespérément et constamment le bonheur que l'on ne pourrait goûter que par petits instants. Solution ? Vivre avec la foi. Croire en Dieu. Et se soumettre à son autorité. Car il ne saurait nous dicter ce qui pourrait nous nuire. Les dogmes, donc, apparaissent comme une sorte d'orientation qui nous évite de tomber dans le piège des chiffres, de la quantité et de la chair. Il vaudrait alors se soumettre à cette autorité divine que de poursuivre une liberté satanique que l'on n'atteindra jamais."

C'était dit ! Le sang coulait par terre. Mais l'autre guerrier refusait de lâcher l'épée. Ah ! L'homme... Toujours montrer sa supériorité par le débat. Et ainsi, ils s'aventuraient à discuter sur des questions qu'eux-même ne pourront apporter des réponses pertinentes : "Comment définis-tu Dieu ? Satan ?", "Es-tu organique ou mécanique ?", etc. Je vous épargne la suite. 

Et si vous tiriez votre coup de fusil, qu'on en finisse pour de bon ? 

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Sulfureux retour

18 Décembre 2012 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #Bref...

 "Fermez-la. A tout jamais. Ceci n'est pas un dialogue." Dieudonné, Rendez-nous Jésus.

Je ne sais par quelles fulgurances l'idée de reprendre ce blog est venue à son propriétaire. Ces lieux étaient devenus fades. Austères. Ici sentait le poisson frais. Un poisson frais qui a dû rester une éternité, pourrissant en l'absence de lumière. Non. En fait, soyons plus sérieux. Ici sentait le pont-levis sec. Resté trop longtemps sans être pénétré par une pine de pensées fertiles. Des âmes perverses sont même allés jusqu'à soutenir que la sensibilité de son détenteur à toutes les sollicitations du monde extérieur avait disparu. Ils n'ont pas tout à fait tort...
Cette année a été l'Âge d'or de la Bêtise. Abondance des crêtes, de surcroît jaunes. Les cons avec toute la liberté possible. La race moranienne en expansion. La Femme dupée par son excès de désir de plaire : maquillages frôlant "les guignols de l'info", démarches de pingouin, jargon effronté. L'homme dans tous ses excès, etc. Cette année devrait marquer, pour le bien de l'humanité, la fin du monde...
Quelle attitude adoptée face à lui ? L'ironie. Marque d'humour. Ce dernier, lui-même, qui permet de rire de la réalité pour mieux la supporter.
Toutefois, subsiste un souci. L'ironie est un bien bel accoutrement quand il s'agit de l'oralité, par contre, à l'écrit, elle est souvent à l'origine de très nombreuses méprises et de confusions et pour cause, l'écriture ne donne pas le ton, à moins d'user d'une ponctuation particulière, excepté cela, l'écriture fige, cristallise le champ lexical de nos émotions, elle trouble la clarté de nos humeurs. L'ironie est connivence, complicité entre deux interlocuteurs minimum, sans cela, elle n'est perçue que par celui qui en fait preuve et l'ironie prend les teintes du dédain et n'est plus de facto ironie. Si l'ironie n'est pas comprise par vis-à-vis, quel qu'il soit, alors le sens et l'utilité de ce trait d'esprit disparaissent. Je ne conclus pas mais je rajouterai avant de m'interrompre que les débats à distance ne sont guère propices à ce genre d’arôme de rhéteur. Ces réseaux où la raison ne fait plus d'ombre aux enfantillages, ne justifient leur présence divertissante que par leur absence de code moral, de règle d'éthique. Hélas, quand nous n'avons plus de socle commun, de contrat social inaliénable ou bien de chevalerie mutuelle, le débat et l'échange ne peuvent être que les piaffements résonnants de nos lâchetés égotistes. Alors, permettez-moi de saliver. De grommeler. D'exprimer mes humeurs bigarrées. Et enfin, d'ironiser. Tant mieux pour ceux qui ont instauré une complicité entre eux et moi.
Et quand vos pensées virevoltent sur ma tronche virtuelle, oubliez l’œil justificateur qui vient condamner votre libre spontanéité. Peu importe si vous vous éloignez du rivage, l'important est de barboter. Utilement. Les autres, allez piaffer ailleurs.

 

De retour donc...

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Vision manichéenne

3 Mars 2012 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #Réflexions spontanées

Il ne faut qu'un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Cela n'est pas difficile ; cela n'est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu'un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffit d'un coup pour tuer un homme, d'une petite "giclée" des appétits scabreux d'un dévot pour le défaire... Loufoque !

Bâtir donc s'avère plus difficile que "déconstruire". La" mauvaise" (car le "mal" est subjectif) voix est beaucoup plus facile à accéder, contrairement à la "bonne", qui est longue et parsemée d'impedimenta. Toutefois, n'est-ce pas la finalité qui, selon les chemins choisis, est décisive ? Avoir une vie passionnelle pour enfin la terminer amèrement ? Ou taire ses désirs démoniaques pour une destination meilleure ?

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Impressions...

8 Décembre 2011 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #Réfugié poétique...

J'ai lu, relu, survolé, encore et encore Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. Et, à dire vrai, je ne sais pas si j'arrêterai de sitôt. Son esthétique, son reflet pathétique et ennuyeux, son hermétisme naïf pondent une oeuvre à la fois mystérieuse et belle. Me rappelais-je, à chaque déception amoureuse, de ces mots : "Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais..." 

 

Au demeurant, je meurs toujours, mais vraiment, d'étonnement en parcourant le poème "Une Charogne". Baudelaire avait le flair de l'essentiel, du vécu et de la justesse. Enorme fut ma surprise après avoir découvert ce joyau baudelairien. Les mots bien choisis, la sobriété nette ; et la franchise ? Rien n'égale ce frugal plat qu'il nous sert. La fille dût être conquise après l'avoir lu. Vous voulez savoir pourquoi ? Taisez-vous. Et lisez.

 

Une charogne


Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,


Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.


Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;


Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.


Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.


Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.


Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.


Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.


Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.


Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !


Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.


Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

 

Ecrire quoique ce soit après ce chef-d'oeuvre serait une insulte à son acuité. Alors, silence !

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