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Humeurs bigarrées

Impressions...

8 Décembre 2011 , Rédigé par humeursbigarrees Publié dans #Réfugié poétique...

J'ai lu, relu, survolé, encore et encore Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. Et, à dire vrai, je ne sais pas si j'arrêterai de sitôt. Son esthétique, son reflet pathétique et ennuyeux, son hermétisme naïf pondent une oeuvre à la fois mystérieuse et belle. Me rappelais-je, à chaque déception amoureuse, de ces mots : "Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais..." 

 

Au demeurant, je meurs toujours, mais vraiment, d'étonnement en parcourant le poème "Une Charogne". Baudelaire avait le flair de l'essentiel, du vécu et de la justesse. Enorme fut ma surprise après avoir découvert ce joyau baudelairien. Les mots bien choisis, la sobriété nette ; et la franchise ? Rien n'égale ce frugal plat qu'il nous sert. La fille dût être conquise après l'avoir lu. Vous voulez savoir pourquoi ? Taisez-vous. Et lisez.

 

Une charogne


Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,


Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.


Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;


Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.


Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.


Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.


Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.


Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.


Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.


Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !


Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.


Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

 

Ecrire quoique ce soit après ce chef-d'oeuvre serait une insulte à son acuité. Alors, silence !

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lyncx 27/12/2012 08:59

L'ambiance baudelairienne est une de celles, évidentes, qui nous convainc de la nature mélancolique de tous instants. La vie ne peut être autrement: joies, peine, euphories comme sombres tristesses
se délayent, en un rythme propre, dans la géniale mélancolie de l'auteur. Merci de ce partage.

humeursbigarrees 27/12/2012 19:42



Salam ! Votre commentaire sur le texte de ce colosse l'honore, je le sais... :)


Pour confirmer ce que vous venez de soutenir, Baudelaire avait ce don remarquable de mettre en vers la nature de l'homme, dans toutes ses sensations. Et le tort du poète de ce temps, c'est, non
pas d'écrire, mais de faire du scrabble avec ce qu'il sent et vit. Baudelaire lui aurait dit :: « L'artiste, le vrai artiste, le vrai poète, ne doit peindre que selon ce qu'il voit et ce qu'il
sent. Il doit être réellement fidèle à sa propre nature. » (le Salon de 1859)

C'est moi qui vous remercie.