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Humeurs bigarrées
Articles récents

Question...de vie

6 Décembre 2011 , Rédigé par Sheik Ahmadu Publié dans #Réflexions spontanées

      Il m'est toujours venu ce besoin inexplicable d'élucider, d'expliciter, d'illustrer cette magnifique phrase de Jean Claude Ameisen, dans son œuvre diabolique La Sculpture du Vivant, faisant allusion à la vie : "L'essentiel, en fin de compte, c'est de vivre". Ces quelques mots m'ont ôté, depuis quelques jours, la tranquillité dont je me vantais...

      Je puis, en effet, concevoir leur signification quand, tout à l'heure, je vis une belle mais terrifiante image d'un funambule. Lui qui s'essaie à ce jeu dangereux. Un téméraire défi. Lui qui marche sur ce fil fin, d'un bout à un autre d'une rue. Lui, l'as du risque. Mais "qui ne risque rien n'a rien" ne signifie pas chez lui prendre un risque pour s'enquérir d'un gain concret. Si on y voit plus clair, cet aléa qu'il ose prendre de "marcher sur sa vie" ne lui apporte qu'un plaisir, le plaisir de marcher. Pour lui, l'essentiel, c'est de marcher...

      Mais rien de tout cela n'explicite vraiment la phrase précitée. Des réflexions m'ont amené à émettre ceci :

     "Ce magnifique funambule ! Qu'allait-il devenir s'il s'efforçait à chaque moment de réfléchir sur sa façon de marcher sur ce fil fin ? Il allait surement tomber...me dis-je. C'est comme ce batteur de tam-tam qui essaie d'analyser la succession de ses mains sur celui-ci. Ou le pianiste qui s'émerveillerait de sa virtuosité. Tous deux feront fausse note. L'admiration est aux autres, les spectateurs. A eux, c'est de jouer. C'est exactement ce qu'est notre funambule. Si, par mégarde, il essaie d'admirer son propre spectacle, il allait tomber. La vie s'applique, en quelque sorte, à cela. Peut-on la juger sans être soi-même juge et partie ? Or l'on ne peut être qu'un..."

      Il y a une petite histoire grave et très triste pour résumer cette idée. C'est l'histoire d'un mille-pattes. Quand il dansait, tous les animaux de la forêt venaient le voir et tous admiraient ses talents de danseur. Tous, sauf un qui n'appréciait pas du tout la danse du mille-patte : c'était une tortue... Comment faire en sorte que le mille-pattes ne danse plus ? se demandait-elle. Il ne suffisait pas de déclarer qu'elle n'aimait pas sa façon de danser. Elle ne pouvait non plus prétendre qu'elle dansait mieux que lui, cela eut été le comble du ridicule. Aussi, conçut-elle un plan diabolique... Elle écrivit une lettre au mille-pattes : "Ô mille-pattes incomparable! commença-t-elle, je suis une fervente admiratrice de votre art consommé de la danse. Aussi je me permets de vous demander comment vous procédez quand vous dansez. Commencez-vous d'abord par lever la patte gauche n° 228 puis la patte droite n°59 ? Ou attaquez-vous la danse en levant d'abord la patte droite n°26, puis la patte droite n°499 ? J'ai hâte de connaître la réponse. Respectueusement, la tortue." En recevant la lettre, le mille-pattes s'interrogea sur-le-champ pour savoir ce qu'il faisait exactement quand il dansait. Quelle patte levait-il en premier ? Puis quelle patte ? Je vous laisse imaginer la suite...

 

      La question de fond est, en fait, celle-ci : en essayant d'expliquer la vie, ne la perd-on pas ?

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Politis et mentionica

6 Décembre 2011 , Rédigé par Sheik Ahmadu Publié dans #La Cité

     « C'est donc à ceux qui gouvernent la cité, si vraiment on doit l'accorder à certains, que revient la possibilité de mentir. » (Platon, La République) Cette affirmation célèbre-t-elle l'homme politique cynique prêt à tous les mensonges pour se maintenir, coûte que coûte, au pouvoir? Nenni. Le mensonge, chez Platon, participe à l'établissement de la justice dans la Cité idéale, que recherche laRépublique. Il est « utile aux hommes à la manière d'une espèce de drogue », car il en possède les effets – accoutumance, stimulation et anesthésie – propices à tenir les hommes à leur place. Mais « le recours à cette drogue doit être confié aux médecins », car seule leur prescription mesure ses effets bénéfiques, en vertu d'un savoir thérapeutique.

      Ce savoir, précisément, différencie le mensonge par ignorance, qui trompe celui-là même qui le dit, toujours haïssable, du « mensonge en parole », que le menteur professe consciemment. Ce mensonge, lorsqu'il est orienté par la justice, connaît des variantes selon qu'il s'adresse à l'ennemi pour le leurrer, à l'ami pour le détourner des entreprises dangereuses ou aux membres de la cité, afin d'en assurer la cohésion par des récits mythiques.

     De même qu'il est bon que le capitaine de bateau, instruit en matière de navigation, perdant le cap et risquant le naufrage, n'alerte pas inutilement l'équipage au risque de semer la panique, de même, et par analogie, il est bon que les gouvernants, capitaines de la Cité instruits en matière de justice, mentent aux citoyens sur leur origine pour assigner à chacun une place « naturelle », incontestable. Les philosophes ont appris la vérité, ils auront le monopole du mensonge légitime.

     Aussi, puisque l'harmonie de la hiérarchie sociale requiert l'usage utile des mythes fondateurs, qui favorisent dans le coeur des citoyens « le souci de la cité et de leurs relations mutuelles », c'est aux philosophes rois de les conter. Et non aux poètes, qu'il faut bannir, car leurs fables sur les dieux querelleurs et autres terreurs de l'Hadès ne font qu'alimenter la peur et l'intempérance de qui les écoute. Leurs mauvais exemples favorisent le désordre social.

    Le mensonge démagogique, ce monopole d'État – les poètes sont des concurrents à évincer –, l'art « officiel » qu'il impose – pour des mythes d'État –, la culture politique qu'il induit, expriment les relents totalitaires dont la République platonicienne a pu être taxée. Mais ne soyons pas dupes pour autant d'un monde qui relève la transparence au rang d'idéal… prêt à faire de la vérité une dictature. La politique reste une affaire de langage, de rhétorique et de jeu de mensonge. Prétendre le contraire serait mentir.

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