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Humeurs bigarrées

la cite

Politis et mentionica

6 Décembre 2011 , Rédigé par Sheik Ahmadu Publié dans #La Cité

     « C'est donc à ceux qui gouvernent la cité, si vraiment on doit l'accorder à certains, que revient la possibilité de mentir. » (Platon, La République) Cette affirmation célèbre-t-elle l'homme politique cynique prêt à tous les mensonges pour se maintenir, coûte que coûte, au pouvoir? Nenni. Le mensonge, chez Platon, participe à l'établissement de la justice dans la Cité idéale, que recherche laRépublique. Il est « utile aux hommes à la manière d'une espèce de drogue », car il en possède les effets – accoutumance, stimulation et anesthésie – propices à tenir les hommes à leur place. Mais « le recours à cette drogue doit être confié aux médecins », car seule leur prescription mesure ses effets bénéfiques, en vertu d'un savoir thérapeutique.

      Ce savoir, précisément, différencie le mensonge par ignorance, qui trompe celui-là même qui le dit, toujours haïssable, du « mensonge en parole », que le menteur professe consciemment. Ce mensonge, lorsqu'il est orienté par la justice, connaît des variantes selon qu'il s'adresse à l'ennemi pour le leurrer, à l'ami pour le détourner des entreprises dangereuses ou aux membres de la cité, afin d'en assurer la cohésion par des récits mythiques.

     De même qu'il est bon que le capitaine de bateau, instruit en matière de navigation, perdant le cap et risquant le naufrage, n'alerte pas inutilement l'équipage au risque de semer la panique, de même, et par analogie, il est bon que les gouvernants, capitaines de la Cité instruits en matière de justice, mentent aux citoyens sur leur origine pour assigner à chacun une place « naturelle », incontestable. Les philosophes ont appris la vérité, ils auront le monopole du mensonge légitime.

     Aussi, puisque l'harmonie de la hiérarchie sociale requiert l'usage utile des mythes fondateurs, qui favorisent dans le coeur des citoyens « le souci de la cité et de leurs relations mutuelles », c'est aux philosophes rois de les conter. Et non aux poètes, qu'il faut bannir, car leurs fables sur les dieux querelleurs et autres terreurs de l'Hadès ne font qu'alimenter la peur et l'intempérance de qui les écoute. Leurs mauvais exemples favorisent le désordre social.

    Le mensonge démagogique, ce monopole d'État – les poètes sont des concurrents à évincer –, l'art « officiel » qu'il impose – pour des mythes d'État –, la culture politique qu'il induit, expriment les relents totalitaires dont la République platonicienne a pu être taxée. Mais ne soyons pas dupes pour autant d'un monde qui relève la transparence au rang d'idéal… prêt à faire de la vérité une dictature. La politique reste une affaire de langage, de rhétorique et de jeu de mensonge. Prétendre le contraire serait mentir.

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